D’une terrible banalité... voilà comment l’on pourrait décrire la descente en enfer d’Olivier.

Un « je ne t’aime plus », une porte qui claque.
Puis une demande officielle de divorce, une dépression nerveuse interminable, une pension alimentaire devenue trop dure à payer, la lettre de licenciement, le loyer qui devient inabordable et enfin la rue...
Un mauvais cauchemar auquel il a fallu s’habituer.
De toutes les privations, ce n’est pas la faim ou le manque d’hygiène qui le torturait le plus mais la solitude.
L’absence de considération des passants qui l’ignorent obstinément... les nuits qui n’en finissent plus dans un silence de cathédrale et un isolement dont on ignore même s'il aura une fin un jour.
Jusqu’à il y a six mois....
Cinq jeunes qui s’amusaient à persécuter un autre malchanceux comme lui et qui tentait d’esquiver les coups.
Il lui vint en aide et parvint à faire détaler les gamins au prix de quelques hématomes.
— Ça va, rien de cassé ?
— Non rien et merci pour votre aide, vraiment
— Olivier et vous ?
— Moi c’est François
— Et vous avez quoi comme projet immédiat ?
— Ben...pas grand-chose
— On peut le faire ensemble alors ?
Et c’est ainsi qu’ils se lièrent d’amitié.
Ils arpentaient les rues de Strasbourg veillant à maintenir un minimum de propreté, à ne jamais boire d’alcool et à rester présentables autant que faire se peut.
Surtout même si les estomacs étaient souvent vides, ils ne se sentaient plus seuls.
La nuit venue, ils refaisaient le monde.
Au travers de leurs discussions sans fin, ils quittaient Strasbourg et satisfaisaient leurs envies d’ailleurs.
Ils décrivaient les endroits qu’ils aimeraient visiter, les monuments à découvrir, les spécialités locales à déguster.
Et ainsi passait le temps, quelque peu adouci par cette fraternité, même si la vie n’en restait pas moins rude.
Et particulièrement en ce moment.
Décembre approchait.
Les deux dernières nuits avaient été glaciales.
Un cauchemar.
Les appels au 115 restaient sans réponse, la ligne était toujours occupée et les bénévoles qui venaient en aide aux sans-abris étaient débordés.
Cette soirée-là, on frôlait les -5 dehors.
Les engelures provoquaient des douleurs très vives.
Recouverts par un duvet, serrés l’un contre l’autre, les deux compères souffraient le martyre.
— Olivier j’ai faim, j’ai froid... tellement froid... je ne sais pas si je vais tenir une nuit de plus.
— Qu’est-ce que tu racontes frérot... c’est juste un mauvais moment à passer. Ça ira mieux bientôt...
— C’est trop dur je vais finir par baisser les bras.
— Allez, pense à tous ces voyages dont on a parlé et qu’on fera un jour... ferme les yeux.
Et hop, ça y est, on est partis.
Tu te souviens de tous les lieux dont tu m’as parlé ?
François opina du chef.
— D’abord il y avait Paris.
Tu sais le Paris bohème, le Paris carte postale...
Tu m’as parlé de Montmartre, de visiter le Sacré Cœur !
De pénétrer dans Notre Dame.
T’as jamais été croyant mais tu disais que la maison du Bon Dieu proposait le seul loyer qu’on pouvait se payer.
Tu voulais aller aux halles pour manger des huîtres avec un verre de Muscadet.
Même que tu en as jamais goûtées.
Et en coquin que tu es, tu voulais aller voir Pigalle où les filles se déshabillent pour rien.
Et après tu voulais absolument aller en Italie.
Florence, la ville des Médicis, l’époque de la Renaissance, la quintessence de l’art et le Ponte Vecchio.

Et puis descendre jusqu’à Rome, visiter le Colisée, monter sur le Capitol... manger les meilleures pizzas du monde...
Voir la cathédrale St Pierre et l’œuvre de Michel-Ange, la chapelle Sixtine...
Et ensuite tu parlais d’Athènes, du Parthénon.
Le berceau de la civilisation européenne, les préludes de la démocratie.
Arpenter les marchés d’épices aux senteurs de piment, d’olives, de coriandre et de safran.
De se perdre dans une petit île grecque, de regarder un coucher de soleil sur une plage déserte et de manger du poisson grillé la nuit venue en allumant un feu.
Tu t’en souviens, dis ?
François esquissa un léger sourire à l’évocation de ces endroits.
— Et pour finir tu voulais découvrir l’Asie...
Pénétrer dans la cité interdite, longer un peu la grande muraille de Chine...
affronter les vents de la mousson, marcher pieds-nus dans les rizières et chevaucher un éléphant pour devenir cornac en Inde. Je te vois en costume traditionnel, fier et heureux de maîtriser le mastodonte.
Alors tu vois tout ce qu’il te reste à accomplir ?
Et regarde avec l’argent de la quête on pourra peut-être aller manger une choucroute...
Je sens déjà l’odeur des saucisses, du lard croustillant et du chou fermenté...
Donc tiens le coup mon pote, le meilleur est à venir. Hein, qu’est-ce que t’en dis ?
François émit un grognement, puis s’étala de tout son long sur le trottoir.
— Eh François, parle-moi, dis quelque chose...
On va les faire ces putains de voyages tu m’entends ?
Me laisse pas mon frère, me laisse pas mon pote, non ne me laisse pas...
De l’autre côté de la rue, les passants marchent sourire aux lèvres se réjouissant des festivités de fin d’année qui seront bientôt là.
Seul s’est arrêté un petit garçon de cinq ans qui regarde, interloqué, un pauvre hère en pleurs serrant contre lui le corps sans vie de son camarade.
Lui avait atteint le bout de son voyage, tandis qu’Olivier retrouvait sa vieille complice : la solitude...
Hervé Mazoyer
Divorce et perte de travail, pas de famille...et c'est la chute...la descente aux enfers...
Nul n'est à l'abri...Si la misère et l'infortune n'empêche pas l'espoir et les rêves, la solitude et la peur sont terribles...
Ce texte m'a profondément touché et il est particulièrement émouvant ...
Brigitisis









Je ne sais pas...rêver, c'est facile, mais, dans ce cas, ne préfèrerait-on pas espérer ?Mon fils va souvent en Grèce , en ce moment , pour son travail.
Il y retourne la semaine prochaine pour deux semaines.
Il en profite aussi pour y faire des balades en solitaire. (il vient de divorcer.....son ex l'avait remplacé).
Il m'a parler d'habiter la Grèce , éventuellement. A voir....
Gros bisous !!!!!!!!!!!!!!!!
http://bienvenuechezlydie.centerblog.net
Bonjour
Je ne crois pas vous connaître mais je tiens à vous remercier pour le travail d illustration que vous avez réalisé sur mon texte.
C est remarquable. Et votre commentaire me touche. Merci infiniment.
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